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L'histoire de Frédéric BERAT et sa célèbre chanson "Ma Normandie"

13 oct.
16 min de lecture

L'histoire de Frédéric Bérat et de "Ma Normandie"


Il existe des chansons qui vieillissent.

On les entend encore, parfois, par habitude. Elles appartiennent à une époque, à une génération, puis s'effacent peu à peu, comme une photographie jaunie au fond d'un tiroir.

Et puis il y a celles qui semblent avoir reçu le privilège étrange de ne jamais mourir.

On les chante dans les fêtes, dans les cafés, au fond des campagnes, sur les bateaux, dans les casernes, dans les écoles. On les chante loin de chez soi lorsque le pays natal manque. On les chante lorsqu'on part, lorsqu'on revient, lorsqu'on espère revenir.

 

Ma Normandie appartient à celles-là.

Longtemps après la mort de son auteur, son refrain continue à franchir les frontières, les océans et même les guerres.

Mais avant de devenir une chanson populaire, avant de devenir presque un hymne, elle fut d'abord l'œuvre d'un homme.

Un Rouennais.

Un homme qui voyageait peu, qui n'était ni un grand aventurier ni un héros de roman.

Un homme simple, disait-on.

Un homme qui avait surtout besoin de retrouver, dans ses chansons, la lumière de son pays.

Cet homme s'appelait Frédéric Bérat.


Le petit garçon de la rue des Tonneliers

Le 11 mars 1801, alors que le Consulat tente de donner au pays un nouveau visage, Frédéric Bérat pousse son premier cri, à dix heures du soir, au 23-24 de la rue Saint-Étienne-des-Tonneliers, à Rouen

Il  naît à un moment charnière de l'histoire de France : entre la République née de la Révolution et l'Empire que Bonaparte instaurera quelques années plus tard.

La France change.

Et Frédéric Bérat va grandir avec elle.

 

Il est le sixième enfant d'une famille rouennaise aisée.

Son père, Charles-Jean Bérat, dit « le jeune », était négociant dans le commerce du cuir, de l'huile et du bleu de Prusse. Sa famille était aisée et respectée.

Son père le plaça en nourrice (comme cela se faisait beaucoup à cette époque), chez une villageoise à une vingtaine de kilomètres de Rouen.

Loin de la ville, il grandit donc à la campagne, au milieu des chemins, des prés, des pommiers.

Cette nourrice s'appelait Mme Artout.

Frédéric ne l'oublia jamais.

Bien des années plus tard, il fit graver sur sa tombe quelques mots simples :

« Les souvenirs d'enfance

Ne s'effacent jamais. »


Son père avait envisagé pour lui une carrière dans le commerce familial.

Ainsi, le jeune Frédéric dut aller étudier à Rouen, à l'institution Sueur, rue des Arsins.

C’est là qu’on remarqua ses aptitudes à faire de la musique. Après bien des négociations avec son père, ce dernier lui permit de recevoir des leçons particulières de clarinette, mais bien entendu, en parallèle de ses études.

Puis vint l’âge où il dut travailler, c’est alors qu’il entra dans la maison Cheuvreux-Aubertot, importante maison de commerce de textile située rue du Sentier à Paris

Le jour, il était employé de commerce. Mais le soir venu, une autre vie commençait.

Il se plongeait dans la musique, apprenant seul le piano et se passionnant pour les secrets de la composition. Pour perfectionner ses connaissances, il recevait les conseils de Plantade, qui l'initiait aux subtilités de l'harmonie.

Frédéric éprouvait une profonde admiration pour son frère aîné, Eustache Bérat, de dix ans son aîné.

Eustache était un homme aux talents multiples : guitariste, dessinateur, professeur de dessin, caricaturiste, mais surtout chansonnier. Il avait déjà connu la gloire grâce à une chanson qui avait fait le tour de la Normandie : « J'ai perdu man coutiau ».

Le succès avait été tel que son refrain s'était glissé dans le langage populaire. À tel point qu'un couteau, en Normandie, en vint à être surnommé tout simplement… un « Eustache».

Frédéric observait donc son frère, l'écoutait et, rêvait déjà de suivre un jour ses pas.


Dans le Paris des années 1830, 

la chanson est partout. Elle accompagne les soirées, anime les cafés et circule de bouche en bouche dans les rues de la capitale. On se retrouve dans les goguettes, ces réunions populaires où l’on vient chanter, écouter les dernières chansons et parfois improviser quelques couplets.

Frédéric Bérat découvre cet univers avec enthousiasme. Il fréquente notamment la Lice chansonnière, fondée par Charles Le Page, une société de chansonniers qui se réunit pour chanter et faire vivre cet art populaire.

Dans cette joyeuse confrérie où l'on vient autant pour écouter que pour se faire entendre, Frédéric trouve un terrain idéal pour exercer son talent. Il n'est plus seulement l'employé qui compose le soir dans son coin : peu à peu, il entre dans le monde des chansonniers parisiens et commence à se faire connaître.

Ses premières chansons commencèrent à circuler :

« Le petit Savoyard ».

Puis Bibi, « Le petit cochon de lait », « La noce à mon frère André »…

Des chanteurs professionnels s'en emparèrent comme

Levassor, Achard, Darcier, Arcel...


Il décida alors de se consacrer pleinement à son art et devint chansonnier, compositeur et goguettier.

Oui un goguettier ! Mais qu’est-ce que c’est ?

Un goguettier est une personne qui participe à une goguette, c’est-à-dire une réunion conviviale où l’on se retrouve pour chanter des chansons, souvent en reprenant des airs connus avec des paroles nouvelles, humoristiques ou satiriques.

Au XIXᵉ siècle, les goguettiers se réunissaient dans des cafés ou des cabarets pour chanter, rire et parfois critiquer la société ou la politique.

 


Frédéric Bérat
Frédéric Bérat

C’est dans ce genre de réunions qu’il se produisait en s'accompagnant lui-même au piano ou à la guitare (paraît-il). Sa voix agréable et ses compositions attirèrent rapidement l'attention. Son nom s’est mis à circuler et les portes du monde artistique s’ouvirent.

C’est ainsi qu’il fit la rencontre de  Pierre-Jean de Béranger, le célèbre chansonnier dont les œuvres connaissaient déjà un immense succès.

Béranger s'intéressa au jeune Rouennais. Entre les deux hommes se noua une relation qui dépassa la simple admiration : avec le temps, Béranger devint pour Frédéric une figure tutélaire, presque un père artistique. Ses conseils, son expérience et son amitié vont compter dans la carrière du jeune chansonnier.


Mais revenons à notre chanson

Un jour de 1834, Frédéric prit le bateau-vapeur qui descendait la Seine vers Le Havre.

La Normandie défilait sous ses yeux..

Les coteaux. Les prairies. Les villages. Les arbres. L'eau grise du fleuve sous la lumière.

Frédéric regardait, émerveillé !

Peut-être pensait-il à son enfance. Peut-être à la maison familiale. Peut-être à la campagne de  sa mère de lait.

Il avait déjà écrit une romance intitulée Rien n'est plus beau que mon village.

Mais ce jour-là, quelque chose se produisit.

Un air lui vint. Puis des mots semblèrent s'imposer d'eux-mêmes :

« Quand la nature est reverdie…J'irai revoir ma Normandie. »…

Quand il arriva au Havre, sa chanson était écrite.

(Cette version, racontée par Bérat lui-même est parue dans la revue L'Artiste de 1841.)


Mais était-ce vraiment ainsi que naquit la chanson ?

Car on dit aussi que parvenu à Sainte-Adresse (près du Havre), dans le chalet de son ami Alphonse Karr, Frédéric Bérat mit la dernière main à sa trouvaille du jour.

 

 Dans Le Havre et ses environs, Santallier décrit ainsi la scène:

"Frédéric Bérat, inspiré, écrivit au crayon sur un panneau paroles et musiques de cette romance mouillée de larmes et illuminée de sourires de l'amour du pays."

(En 1889, ce fameux panneau fut recherché, dans ce cabanon de Karr, mais on ne le trouva pas. Karr lui-même n’en parle pas dans ses mémoires.)


Mais peu importe lorsque Frédéric retourna à Rouen chez son frère, la chanson était terminée et Eustache, émerveillé par la création de son frère, affirma :

« ce sera un succès, un grand succès.... »


Alors bon, mais que dit-elle cette chanson ?

C’est l’histoire toute simple d’un homme qui a regardé le monde, qui en a admiré les merveilles, mais qui comprend, au bout du voyage, qu’aucune ne peut remplacer la terre où il est né.

Ni les montagnes et les chalets de la Suisse.

Ni les paysages de l’Italie.

Ni Venise et ses gondoliers.

Aussi magnifiques soient-ils, ces paysages étrangers ne peuvent effacer le souvenir du pays natal.

Car il existe des lieux que l’on admire…

et d’autres que l’on aime.

Pour Bérat, ce lieu-là s’appelle la Normandie.

 

C'était là le génie de Bérat.

Il n'avait pas écrit seulement pour les Normands.

Il avait écrit pour tous ceux qui avaient un jour quitté leur terre.

 

Il faut aussi comprendre le contexte historique dans lequel « Ma Normandie » a été créé

Au XIXe siècle, beaucoup de Normands quittent leur région pour chercher du travail, notamment à Paris.

La chanson de Bérat touche donc quelque chose de très profond : le souvenir du pays que l'on a quitté.

La Normandie devient, dans la chanson, une sorte de terre idéale.

Ce n'est pas une Normandie décrite avec une précision historique ou géographique.

C'est la Normandie du souvenir.

Celle que l'on porte en soi lorsqu'on est loin d'elle.

Et c'est probablement pour cette raison que la chanson a continué à vivre bien après la mort de son auteur.

 

C'est, écrira une plume de l'époque,  "la Marseillaise des sentiments".



 1er couplet :

Quand tout renaît à l'espérance,

Et que l'hiver fuit loin de nous,

Sous le beau ciel de notre France,

Quand le soleil revient plus doux,

Quand la nature est reverdie,

Quand l'hirondelle est de retour,

J'aime à revoir ma Normandie,

C'est le pays qui m'a donné le jour.

Ce premier couplet nous entraîne dans un décor de renaissance printanière, lorsque l’hiver disparait et que le soleil commence à nous réchauffer, lorsque la végétation reverdit et que l’hirondelle revient.

Il se termine par une évocation très personnelle « le pays qui m’a donné le jour », Tout se confond dans une même mémoire affective.

 

2éme couplet :

J'ai vu les lacs de l'Helvétie

Et ses chalets et ses glaciers,

J'ai vu le ciel de l'Italie,

Et Venise et ses gondoliers.

En saluant chaque patrie,

Je me disais : « Aucun séjour

N'est plus beau que ma Normandie,

C'est le pays qui m'a donné le jour. »

Ce deuxième couplet élargit l’horizon, l’auteur devient voyageur, il évoque des paysages qui comptent parmi les grandes images du voyage romantique dont il reconnaît la beauté mais la comparaison renforce précisément son attachement à sa province natale.

 

3éme couplet :

Il est un âge dans la vie,

Où chaque rêve doit finir,

Un âge où l'âme recueillie

A besoin de se souvenir.

Lorsque ma muse refroidie

Aura fini, ses chants d'amour,

J'irai revoir ma Normandie,

C'est le pays qui m'a donné le jour.

Dans ce troisième couplet, il fait allusion au vieillissement et imagine le moment où les rêves s’achèvent, où le besoin de souvenirs devient plus fort. Lorsque sa muse refroidie ne produira plus de chants d’amour, il promet alors de retourner dans son pays natal. C’est là où la phrase « J’irai revoir ma Normandie » prend tout son sens, il ne s’agit pas seulement d’une formule touristique mais de la promesse d’un retour à l’origine au terme de sa vie.


Ainsi les 3 couplets forment une progression de vie : du printemps de la nature, sa jeunesse, au voyage de l’âge adulte et ensuite au temps de la vieillesse et de la mémoire.


Oui mais voilà diront certains :

En feuilletant l'anthologie de la chanson française, on pourrait peut-être trouver des similitudes (quelque peu troublantes),  avec un texte écrit des années plus tôt par un autre poète normand: Chênedollé.

 Le Valais m'a montré son Rhône et ses prairies,et ses monts parfumés de leurs touffes fleuries.Mais, ô vallon charmant, si cher à mon amour,Vallon voisin des lieux où j'ai reçu le jour,Le Léman, le Valais et la belle Italie,N'ont rien que, près de toi, promptement je n'oublie

Il faut bien trouver quelque chose à redire, n’est-ce pas là l’esprit critique des français ?



La première interprétation publique de Ma Normandie 

qui a laissé une trace dans la presse, eut lieu le lundi 19 février 1835.


Ce soir-là, la cantatrice Clémentina Degli-Antoni donnait un concert dans les salles de l’institution musicale de M. Stœpel, rue de Montigny, à Paris.

La soirée s’ouvrit avec deux musiciens : Schunke au piano et Ernst au violon, qui interprétèrent des motifs du Pré aux clercs. Les applaudissements furent polis.

Puis vint un chanteur que le public connaissait bien : M. Richelmi.

Les premières romances qu’il interpréta laissèrent l’auditoire quelque peu indifférent. Le chroniqueur de la Gazette des Salons ne ménagea d’ailleurs pas sa critique :

« Deux romances, chantées par M. Richelmi, n’ont pas produit toute la sensation qu’on en attendait. La faute en est à la composition qui nous a paru faible et insignifiante. »

Puis Richelmi entonna une nouvelle romance : Je vous revois, ma Normandie.

Et cette fois, l’atmosphère changea.

Le chant, interprété avec beaucoup de grâce, toucha le public. Un murmure de plaisir parcourut l’assemblée. Le chroniqueur le nota aussitôt :

« En retour, le chant, « Je vous revois ma Normandie », rendu avec beaucoup de grâce par M. Richelmi, a causé un murmure de plaisir dans l’assemblée. »

Le titre était approximatif, mais l'essentiel était là.

En cette soirée de février 1835, le public venait de découvrir une chanson qui n'allait plus le quitter.



Le succès fut immédiat.

La chanson continuait sa route.

Elle entra dans les salons.

Dans les rues.

Dans les familles.

Dans les réunions populaires.

Dans les sociétés chantantes.

On la jouait au piano.

On la chantait à plusieurs voix.

 

Boulevard des Italiens,  l'éditeur va tirer la partition à 40.000 exemplaires en quelques semaines.

Voici ce que l'on dit de Bérat, dès 1837, dans la revue L'art en province :

"De tous les jeunes compositeurs que la province peut s'enorgueillir d'avoir élevé, Frédéric Bérat est certainement le plus distingué et un de ceux aussi à qui la vogue à fait la plus grande part de célébrité. Ma Normandie est bien vraiment une œuvre provinciale, toute empreinte des douces pensées et des tendres émotions que réveille l'amour du pays natal. Cette romance, pleine de si nobles sentiments, de si douces mélodies, et d'une simplicité si vraie, a eu, comme on sait, un succès populaire et une vogue de salon incomparables."

Quelqu'un utilisa cette formule pour désigner les compositions de Bérat:

"Ce sont de petites bératitudes...""


Quand on a chanté la Normandie, on aimerait y passer sa vie comme on voudrait parcourir l'Ecosse après avoir lu les romans de Walter Scott".

H. Darondeau, 1836.


Le succès n’empêche pas les critiques

Eh oui! un tel succès n’allait pas sans susciter quelques réserves. Si les éloges sont nombreux, les critiques ne manquent pas non plus. Et certaines sont particulièrement sévères.

En 1866, alors que Ma Normandie vient de dépasser le million d’exemplaires vendus, le musicographe Fétis ne prend guère de précautions. Pour lui, si Bérat rencontre un tel succès, c’est précisément parce que ses mélodies seraient d’un caractère « assez vulgaire » et qu’en France, les airs au rythme bien marqué ont davantage de chances de plaire que les compositions jugées plus distinguées.

Pierre Larousse, lui, se montre plus nuancé. Il reconnaît l’immense popularité de la romance, mais lui reproche son manque d’ambition musicale et poétique : la mélodie n’aurait « rien de bien relevé » et les paroles « point grande envergure poétique ». Pourtant, il lui accorde une qualité essentielle : l’ensemble est « net, franc et senti ». Et c’est peut-être justement là, suggère-t-il, que réside le secret de son succès.


Quelques années plus tard, le jugement se durcit encore. Adolphe van Bever, en 1924, voit dans J’aime à revoir ma Normandie une chanson devenue presque une rengaine. Il lui reproche ses vers faciles, sa « médiocrité » et sa « niaiserie », allant jusqu’à estimer que son succès s’est fait au détriment des anciennes chansons populaires normandes.

Ainsi, au fil des décennies, un paradoxe apparaît.

Plus Ma Normandie devient populaire, plus certains critiques lui reprochent précisément ce qui fait sa force auprès du public : sa simplicité, sa facilité à être retenue et son caractère immédiatement chantant.

Les critiques peuvent bien se succéder. Le public, lui, continue de chanter.

Et c’est peut-être la plus belle réponse que Bérat pouvait leur apporter.




Un succès qui dépasse les frontières

Très vite, Ma Normandie dépasse les frontières de la province qui l’a vue naître.

La chanson devient le symbole d’un sentiment beaucoup plus vaste : celui du mal du pays, de cette nostalgie qui saisit ceux que la vie a éloignés de leur terre natale. Qu’importe que l’on soit Normand ou que l’on vienne d’ailleurs : chacun peut reconnaître dans ces quelques couplets le désir de retrouver un jour le lieu où il a grandi.

La mélodie voyage alors de pays en pays.

  • En Angleterre, le succès est considérable. Dans leur recueil de chansons françaises publié en 1867, John Oxenford et Louisa Stuart soulignent que Ma Normandie est devenue « aussi populaire en Angleterre qu’en France ». La chanson y circule dans plusieurs traductions, dont les paroles varient d’un recueil à l’autre.

  • En Virginie : Dès 1839, on la chante dans les salons de Virginie, au cours des longues soirées d’été.

  • Dans le Maryland, un certain M. Weishampel conserve la mélodie de Bérat, mais en transforme complètement les paroles pour célébrer son propre pays.

    La Normandie devient alors… le Maryland.

  •  À Cuba : à sa mort, la Revue de la Havane lui rendra un hommage chaleureux.

  • Au Canada : Les Québécois ne furent bien sûr pas indifférents à cette chanson.

    Il faut dire que beaucoup  de Normands sont partis à la conquête du Canada et leur descendance y est nombreuse.  

    Pour eux, la chanson de Bérat ne représente donc pas seulement une province française : elle peut évoquer la terre des ancêtres, la France quittée par leurs aïeux, la nostalgie du pays d’origine.

    On dit que les Canadiens « français »  avaient entonné la chanson « comme hymne national». Cela signifie vraisemblablement qu'elle était chantée collectivement comme un chant identitaire, et non qu'elle était officiellement l'hymne du Canada.

    Aussi, Ma Normandie fit très vite son entrée dans "Le chansonnier des collèges" ou encore les répertoires de chants nationaux comme La Lyre canadienne (1870)."C'est le pays qui m'a donné le jour".

    C'était la chanson de prédilection de Pierre Evariste Leblanc (1853-1918), lieutenant-gouverneur de la jeune province. Ici aussi, on en fit des adaptations. Notamment sous le titre de Qu'il fait bon d'être Canadien.

  • Au Chili : Le chant qui sauva un homme

    Il s'agit d'une histoire qui pourrait sortir d'un roman.

    Le docteur Félix Maynard voyageait au Chili.

    Il avait entrepris une expédition pour étudier la flore.

    Un jeune guide l'accompagnait.

    Mais après quelques jours, le garçon mourut.

    Maynard l'enterra lui-même.

    Puis il repartit.

    Bientôt, il se retrouva seul.

    Perdu. Épuisé.

    Dans un pays sauvage.

    Il avançait sans savoir où aller.

    Le découragement le gagnait.

    Et puis…

    Il entendit une voix.

    D'abord très loin.

    Une mélodie.

    Il s'arrêta.

    Tendit l'oreille.

    La voix se rapprochait.

    Ce n'était pas une langue étrangère.

    C'était du français.

    Et soudain, dans cette immensité, Maynard reconnut l'air.

    Ma Normandie.

    Il riait et pleurait à la fois.

    Une chanson française venait de traverser le désert.

    Elle venait de lui rendre la patrie.

    Et surtout, elle venait de lui rendre l'espoir.

    En suivant la voix, il découvrit un village.

    Des compatriotes.

    Des hommes qui l'accueillirent.

    La vie reprit.

    La chanson avait été, pour lui, comme une main tendue dans la nuit.

  • à Jersey : elle prit une dimension particulière.

    Les îles avaient conservé un lien profond avec la Normandie.

    On chantait donc Bérat.

    Mais certains s'interrogeaient :

    Comment pouvait-on faire de Ma Normandie un hymne jersiais alors que les paroles parlaient de la France ?

    La question provoqua des débats.

    En 2007, un concours fut organisé pour choisir un autre hymne.

    Une nouvelle composition fut retenue.

    Mais l'ancien air de Bérat continua de vivre dans les cœurs.

    Parce qu'une chanson ne se commande pas.

    Elle appartient à ceux qui la chantent

  • En Allemagne, en Estonie, en Arménie : En Allemagne, des Souabes reprirent la mélodie.

    Ils en firent un chant identitaire :

    O Schwabenland.

    En Estonie, la musique fut également adaptée.

    Puis elle voyagea encore.

    Jusqu'en Arménie.

    Des poètes arméniens utilisèrent la mélodie pour chanter la nostalgie de la Cilicie.

    Toujours le même principe.

    Un pays perdu.

    Un pays aimé.

    Un pays que l'on rêve de revoir.

    Bérat avait composé une chanson sur sa Normandie.

    Le monde en fit une chanson sur l'exil.

  • Pendant les guerres : c'est pendant les guerres que la chanson révéla peut-être le mieux sa puissance.

    En 1870, elle fut chantée dans les régions occupées.

    En 1914, elle accompagna les soldats.

    Les Normands partaient au front.

    Ils plaisantaient encore.

    Ils étaient persuadés que la guerre serait courte.

    Ils reviendraient bientôt.

    Et ils chantaient :

    « J'irai revoir ma Normandie… »

    Mais parfois, le refrain avait une utilité bien plus concrète.

    Roland Dorgelès raconta l'histoire d'un soldat du 39e régiment d'infanterie de Rouen.

    Une nuit, après une patrouille, un homme tenta de rejoindre son poste.

    Il s'était trompé de secteur.

    Une sentinelle lui demanda le mot de passe.

    Le soldat ne le connaissait pas.

    Le fusil se leva.

    Le danger était réel.

    Alors l'homme eut une idée.

    S'il ne pouvait donner le mot de passe, il pouvait prouver qu'il était Normand.

    Il se mit à chanter.

    « J'irai revoir ma Normandie… »

    La sentinelle reconnut immédiatement le refrain.

    Le fusil s'abaissa.

    — Ça va… avance au ralliement.

    La chanson venait de sauver un homme.

    Encore.

    Dans les camps

    Plus tard, elle devint aussi un chant d'espoir pour les prisonniers.

    Dans les camps, dans les casernes, dans les trains, dans les gares où attendaient les évacués, le refrain continuait de circuler.

    On chantait ce que l'on voulait retrouver.

    Une maison.

    Une mère.

    Une épouse.

    Un village.

    Une province.

    Un pays.

    Ma Normandie avait cessé depuis longtemps d'être une simple chanson.

    Elle était devenue une promesse.

    Et puis vint le 6 juin 1944

    La Normandie attendait.

    Les soldats alliés débarquèrent.

    Parmi eux se trouvaient des Canadiens du Régiment de la Chaudière.

    À Bernières-sur-Mer, les habitants aperçurent les soldats.

    Ils pensèrent d'abord avoir affaire à des Anglais.

    Puis ils entendirent chanter.

    « J'irai revoir ma Normandie… »

    Alors ils comprirent.

    Ceux qui arrivaient venaient de loin.

    Mais ils connaissaient leur terre.

    Ils connaissaient la chanson.

    Et pour les Normands, dans cette journée terrible et magnifique, le refrain avait une résonance nouvelle.

    Ceux qui débarquaient n'étaient pas seulement des soldats.

    Ils venaient aussi, d'une certaine manière, rendre une terre à ceux qui l'attendaient.


Le dernier hiver

Pendant ce temps, Frédéric Bérat vieillissait.

Il avait connu la gloire.

Il avait écrit des dizaines de chansons.

Il avait connu les applaudissements, les salons, les éditeurs, les critiques, les caricatures et les imitations.

Mais la maladie était là.

Un cancer de la moelle épinière.

Il ne se plaignait guère.

On disait de lui qu'il était simple et bon.

Son ambition semblait modeste.

Il aurait voulu une petite rente.

Une chaumière en Normandie.

Et probablement assez de temps pour continuer à écrire.

Mais le temps lui manquait.

Au début de décembre 1855, son état s'aggrava.

Il réclama deux personnes à son chevet.

Son vieil ami Béranger.

Et son interprète préférée.

Béranger accourut.

La chanteuse ne put venir.

Elle le regretta toute sa vie.

Le 2 décembre 1855, rue de Lille, à Paris, Frédéric Bérat ressentit des vertiges.

Puis il mourut.

Il avait cinquante-quatre ans.


La neige sur la tombe

Le 4 décembre, ses amis accompagnèrent le cercueil jusqu'à l'église Saint-Thomas-d'Aquin.

Puis ils prirent le chemin du Père-Lachaise.

Béranger était là.

Il suivit le cortège jusqu'à la tombe.

Plus tard, il écrivit quelques vers en hommage à son ami.

Mais surtout, il prononça une phrase qui resta.

Bérat, disait-il, aimait les images riantes.

Il redoutait le retour de l'hiver.

Et le soir même où on le portait au cimetière…

il neigeait sur sa tombe.

On fit graver une lyre sur la stèle.

Puis les derniers vers de sa chanson.

Des mots qui, soudain, semblaient avoir été écrits pour lui-même :

« Lorsque ma muse refroidie

Aura fini ses chants d'amour,

J'irai revoir ma Normandie,

C'est le pays qui m'a donné le jour. »


Rouen n'oublia pas

En 1882, une rue reçut le nom de Frédéric-Bérat.

En 1905, un monument fut inauguré en son honneur et en celui de son frère Eustache.

La cérémonie avait été financée par une souscription publique.

Tout le monde n'apprécia pas le monument.

Certains critiques estimèrent qu'on faisait trop d'honneur aux deux chansonniers.

D'autres ne partageaient pas cet avis.

Car les statues passent.

Les critiques passent.

Les générations passent.

Mais une chanson peut rester.

En 1928, la bibliothèque municipale de Rouen consacra une exposition aux frères Bérat.

On y présentait leurs chansons, des dessins, des aquarelles, des partitions, des autographes.

Le carillon de la tour de Beurre jouait régulièrement la mélodie de Ma Normandie.

La ville avait fini par comprendre que les Bérat appartenaient à sa mémoire.

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